Le Brexit constituerait une mauvaise nouvelle pour l’Europe, qui perdrait, contre son gré, un bastion de sa stratégie économique et financière, même si le Royaume-Uni avait déjà opté pour la non-participation à l’Union monétaire, et le scénario du « Hard Brexit », s’il était choisi, comme on l’entend ici ou là, constituerait une rupture définitive, malgré les aménagements de circonstance¹.

Dans le domaine Financier, Londres a cependant pris le temps de faire jouer l’article 50, certes pour se préparer à la négociation et profiter du calendrier électoral continental, voire britannique, mais aussi, in petto, pour permettre à la Bourse de Londres de prendre ses dispositions et finaliser notamment son accord avec celle de Francfort, sans y associer Paris. Pour le marché, ce serait le « Global Britain », et pour le passeport européen, qui deviendrait lettre morte, « on interviendra en Europe comme partout dans le monde, tout simplement, en application des règles locales», comme le dit la presse anglaise. L’accord avec Francfort offrirait alors un point d’appui continental sérieux pour le futur.

Dans la redistribution des cartes qui ne peut que s’ensuivre, Paris a certes des atouts non négligeables, que le Gouvernement tente de renforcer par des mesures d’attractivité et le « guichet unique », mais la Place Financière de Paris ne peut seule, sans une alliance avec les autres Places financières européennes, concurrencer ce scénario conçu dans son dos. Les autres scénarios de repli évoqués ici ou là, Bruxelles, Dublin, Luxembourg, Amsterdam voire même New York ne sont que de faibles alternatives, devant Francfort, déjà forte de la BCE et d‘EUREX, qui apparaitra rapidement comme la capitale européenne des « gros montants ».

Mais, Paris pourrait faire jouer une autre carte tout aussi sérieuse, c’est son industrie des paiements, qui est de loin la première d’Europe à la fois par ses volumes, sa qualité, sa sécurité et ses acteurs. La démonstration en a été faite à de nombreuses reprises². Cette industrie multiforme s’appuie à la fois sur ses banques et sociétés financières, qui restent parmi les premières du continent dans le Retail Banking, mais aussi sur ses organes interbancaires (dont STET, sa société de clearing, qui est la 1e d’Europe par ses volumes et traite également le clearing belge), son industrie des services numériques déjà fortement présente en Europe et qui peut favoriser les rapprochements européens indispensables, ses experts et cabinets de conseil en ce domaine et ses industriels des composants électroniques et de la sécurité (parmi les premières du monde), voire sur ses opérateurs téléphoniques. Sans oublier ses Fintechs qui développent en France plus de 40% de leurs projets dans le domaine des paiements.

En combinant ses atouts de Place financière et de principale place des paiements en Europe, Paris pourrait constituer un pôle d’attractivité majeur en Europe, pour des entreprises basées à Londres et qui rechercherait un havre continental pour leurs activités européennes. Pour également l’ensemble des acteurs internationaux et européens des paiements et du clearing, dans un espace SEPA à dynamiser.

Mais, cela suppose qu’il y ait une réelle mobilisation en France pour cet objectif dans les paiements, comme elle l’est, semble-t-il pour la Place financière. Cela suppose plusieurs actions :

– Tout d’abord une mobilisation et une fédération des acteurs du paiement et des transactions électroniques sécurisées autour d’une stratégie industrielle, dans une alliance de place du type de Paris Europlace des paiements, une sorte de « Paris Paytech Services », mais d’abord orientée vers la promotion de sa capacité d’accueil et de ses services, ses acteurs et ses solutions ; plusieurs tentatives ont déjà eu lieu et une cartographie a été établie par Finance Innovation, mais il manque un organe clé fédérateur, pour conduire une politique industrielle commune³. Une première tentative de regroupement des industriels des paiements est engagée.

– Une réforme accélérée du système de paiement français, pour finaliser son dispositif (déjà bien en place), abandonner les particularismes français et l’ouvrir à l’Europe, faire apparaître son dynamisme dans l’innovation. Cela passe par la consolidation de ses organes interbancaires et la poursuite de leur ouverture au plan européen, l’abandon du chèque (avec des mesures alternatives sérieuses pour les PME), l’intégration raisonnée de la nouvelle logique européenne des paiements instantanés, à la fois dans les flux (virement et prélèvement, comme prévu initialement à l’ERPB) et surtout dans les transactions par carte (par la généralisation du single message déjà présent dans plusieurs pays européens voisins), le déploiement du paiement par mobile (intégrant le paiement carte digitalisé via les wallets, mais aussi les solutions des GAFAPs⁴), … ce qui suppose la généralisation du temps réel dans les banques ; mais aussi pour intégrer les innovations dans les chaînes des paiements (via notamment des POCs entre les Fintechs, les banques et les entreprises, notamment via les organismes interbancaires et Finance Innovation) et renforcer la sécurité et la confidentialité des sites de paiement contre la cybercriminalité (par la promotion d’un level 2 de l’Authentification forte)… Après près d’une année de travaux, suite à l’adoption de la stratégie nationale lors des Assises en octobre de l’an passé, les réflexions en cours au sein du CNPS tardent semble-t-il, à compléter cette stratégie d’une part et à la traduire par quelques mesures fortes, complémentaire certes, mais indispensable pour l’attractivité de la Place⁵;

– L’ouverture du marché aux acteurs internationaux ou européens installés à Londres, et qui s’interrogent sur leur base de repli : cela est vrai dans le domaine des cartes où après l’absorption de Visa EU par VISA Inc., la question du point d’appui continental va se poser ; cela est vrai dans le clearing, où le maintien à Londres de la compensation en euros des opérations sur titres européens⁶ pourrait sembler incongru ; cela est également vrai pour tous les GAFAPs et autres BATX⁷ chinois qui doivent aussi avoir le sentiment que la France n’est pas un nouveau village de « Babaorum » qui résisterait à l’envahisseur international, mais un point d’appui pour le marché français et européen ; cela est enfin vrai pour nos partenaires européens : le développement des relations commerciales et industrielles avec les autres places européennes, comme Amsterdam, Bruxelles, Madrid et Rome, devient un impératif, comme l’ont partiellement engagé STET et CB, mais aussi l’ouverture des banques françaises aux paiements au-delà des frontières, dans les pays voisins (comme certaines l’ont engagé), en s’appuyant sur les derniers standards européens : Paris retirera sa force de son networking européen complémentaire de son leadership naturel et reconnu dans le paiement et le retail banking ;

– Enfin, développer un lobbying européen, y compris auprès des instances européennes, en ne cachant pas les atouts de la France dans notre poche, mais en les promouvant comme autant de points forts, reconnus au plan international. L’exemple le plus criant est celui de la carte bancaire. Que n’entend-on du rejet de la carte bancaire au plan européen, notamment à l’ERPB ou à la Commission Européenne, au moment même où les États-Unis ont engagé (depuis deux ans et avec le faible succès que l’on sait) leur migration à la carte à puce et que l’Asie a déjà fait le tiers du chemin, preuve près de 25ans après du choix pertinent des banques françaises des années 90 ? Que n’entend-on du rejet de la carte plastique au profit du virement instantané et du digital (non incompatibles d’ailleurs et qu’il faut certainement promouvoir tous les deux) alors que les États-Unis et l’Asie, pourtant enclins à favoriser le digital et le temps réel, continuent à investir sur cette technologie pour garantir la sécurité des transactions ? Alors que ce qui compte dans la carte, ce n’est pas le plastique, mais la garantie bancaire et la sécurité, raison pour laquelle également les GAFAPs, et tout dernièrement PayPal, ont choisi de s’associer aux schemes cartes (et donc aux banques) pour promouvoir leurs solutions ? Alors que la carte représente près de 50% des opérations de paiement en France et qu’il faudrait relancer l’Europe de la carte (plastique et digitale) autour de la carte de débit … laissant la carte de crédit bancaire, déjà généralisée dans les autres pays européens, aux schemes internationaux qui apportent la continuité géographique d’acceptation, et avec lesquels il convient de coopérer également dans le domaine du digital. Un autre exemple est en effet le digital : que n’entend-on du retard des banques françaises dans le domaine des technologies innovantes par rapport aux Fintechs, alors que les banques françaises sont, au-delà des clichés et des scoops médiatiques, les premiers investisseurs technologiques bancaires en Europe, au moins dans les paiements, et qu’il n’y aura pas de logique industrielle sérieuse sans coopération forte entre banques et Fintechs, sans intégration des innovations dans les chaînes de traitement bancaires et dans les entreprises ?

Si de telles actions étaient engagées et le discours recentré, et si le faire savoir prenait la suite du savoir-faire, Paris pourrait ainsi apparaitre face à Francfort et à Londres, comme la capitale des paiements, voire du Retail Banking, en Europe continentale, en complément des Autorités de contrôle bancaires et financiers (souhaité par la France, en contrepoint de la BCE à Francfort). Mais cela suppose une volonté industrielle, une mobilisation rapide et une coopération forte entre les divers acteurs industriels de la Place. Tout doit être en place ou au moins lancé dans deux ans.

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¹ Article écrit avant la décision de la Haute Cour de Justice britannique confirmant « la souveraineté parlementaire » et exigeant la consultation du Parlement avant l’invocation de l’article 50

² Cf. Article AGEFI mars 2013

³ Qui n’est pas du rôle du CNPS, piloté par la Banque de France

⁴ Gogle, Apple, Facebook, Amazon et… Paypal

⁵ À l’heure de la rédaction de cet article, les conclusions du Ministre sur la première année de travaux ne sont pas connues

⁶ Assurée actuellement par LCH.Clearnet

⁷ Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi